L’île de l’oubli

by Jack Bauer

Mediterraneo.jpgEn 1941, un petit groupe de soldats italiens prend pied sur une île grecque. A peine débarqués, ils voient leur bateau coulé par l’ennemi. Et voici ces combattants, tous des rappelés arrachés par la guerre à la vie civile, abandonnés sur un petit bout de paradis. Leur exil durera trois ans ; c’est l’histoire que narre le Mediterraneo de Gabriele Salvatores.
Un lieutenant commande la petite troupe. Enseignant dans le civil, il n’a que peu de goût pour l’autorité. Heureusement, il est flanqué d’un sergent zélé qui hurle parce que les sergents, ça hurle. Les suit une bande de bras cassés à peine capables de manier un fusil : deux montagnards malades en mer, un muletier n’ayant d’yeux que pour sa bête, un déserteur chronique obsédé par l’idée de rejoindre son épouse, j’en passe et des meilleurs. Tous sont sortis d’Italie pour la première fois de leur vie.

Dans un premier temps, persuadés qu’ils vont être secourus, nos héros à la petite semaine vont jouer aux soldats, gardant jour et nuit une île déserte d’importance stratégique nulle. Déserte ? Voire ! Le film décolle véritablement lorsqu’ils découvrent que la population locale n’a pas du tout quitté les lieux, mais qu’elle était juste bien cachée. S’étant vite aperçus que cette bande de rigolos ne représentait pas une menace, les habitants de l’île leur offrent un accueil prudent mais cordial.

Il faut dire qu’avant l’arrivée des Italiens, les Allemands sont passés par là et ont raflé tous les hommes dans la force de l’âge. Les femmes seules ne manquent donc pas, et la petite garnison va rapidemment oublier sa mission et s’intégrer à la vie tranquille, simple et joyeuse des grecs. Bien vite, le lieutenant sera tout entier absorbé par sa nouvelle mission : repeindre le plafond de l’église locale, qui en a bien besoin. Des idylles se nouent, et même le sergent hurleur, incarné par l’excellent humoriste Diego Abatantuono, se laissera gagner par l’ambiance unique de cet endroit hors du temps.

Vous avez cru que je vous parlais d’un film de guerre ? Que nenni ! Mediterraneo parle de la rencontre, de l’enrichissement au contact de l’autre. S’il évoque la guere, c’est uniquement pour en dénoncer l’absurdité. Le film est dédié « à tous ceux qui s’enfuient ». C’est une comédie à l’italienne, aux personnages truculents et aux dialogues savoureux, mais aussi et avant tout une parabole habile sur une parenthèse enchantée, dans laquelle quelques personnages trouvent une paix inattendue, un paradis perdu en plein milieu de la tourmente du conflit mondial.
Mediterraneo_GDM2045.gif On rit énormément dans Mediterraneo. Le ton est léger, la nullité de ces pseudo-soldats livrés à eux-mêmes pose d’emblée le ton. Très vite, la guerre s’éloigne, jusqu’à n’être plus qu’un mauvais souvenir. Une vie dont aucun d’entre eux n’aurait rêvé s’installe, entre éclats de rire, farniente, love stories et grosse déconne.
Hélas, le vrai monde finira par les rattraper. Totalement inconscients du temps qu’ils y ont passé, ils seront retrouvés sur leur île et ramenés à la civilisation par des soldats anglais affligés par le spectacle qu’ils découvriront. Retour sur Terre, fin de l’enfance, retour aux responsabilités écrasantes de citoyens d’un pays vaincu et à reconstruire.

Le film s’achève sur une note douce-amère, avec le retour du lieutenant sur l’île quarante ans plus tard. Il y retrouvera deux de ses anciens compagnons, dont l’un n’est jamais parti. L’autre, le sergent énergique, le seul qui pensait que quitter l’île était une bonne chose, aura été le premier à y revenir, incapable de trouver sa place dans la nouvelle Italie. « Et maintenant, que fais-tu ? », demandera-t-il au lieutenant. Enlevant sa veste, retroussant ses manches et se mettant à son tour à éplucher une aubergine, ce dernier répondra simplement : « Je vous donne un coup de main. ». La musique, belle et mélancolique, s’élève alors tandis que la caméra effectue un ultime panoramique sur un paysage à couper le souffle. Fondu au noir. Et comme d’habitude, les larmes me montent aux yeux, et ma seule envie est de tout reprendre depuis le début en espérant que, cette fois-ci, ces foutus Anglais ne les trouveront pas.

Mediterraneo, de Gabriele Salvatores, Italie, 1991, Oscar du meilleur film étranger, presque introuvable en DVD. La honte. Pour l’anecdote : produit par Silvio Berlusconi.

A noter que Salvatores a réalisé peu après Nirvana, avec Totophe Lambert et Diego Abatantuono, l’un des meilleurs films cyber-punk que je connaisse. (Celui-là , on le trouve en DVD, mais comme il y a Totophe, l’éditeur s’est contenté de mettre la VF sur la galette, alors que la VO est en italien, grr.)

6 Responses to 'L’île de l’oubli'

  1. ED Says:

    Plus je relis ton texte et plus je sais que j’ai vu ce film mais, comme souvent quand ça passe la télé, l’histoire n’arrive pas me happer comme c’est le cas dans une salle de ciné. Résultat, quelques bribes de souvenirs qui me donnent presque honte d’être passée côté de cette histoire.
    On oulbie un peu trop qu’il existe un cinéma hors Hollywood, chiche en effets spéciaux mais riche d’humanité et d’émotion comme ça semble être le cas pour Mediterraneo.
    Voil encore quelque chose de plus (re)découvrir !

  2. Jack Bauer Says:

    Vu la télé ? Alors tu as encore de la chance. J’en ai un enregistrement tout pourri datant de sa diffusion sur C+ au début des années 90. Depuis, je n’ai pas le souvenir de l’avoir vu passer sur une chaîne ma portée. Je n’en reviens pas qu’un tel film ait pu si facilement tomber dans l’oubli, c’est déprimant. Heureusement qu’on nous rediffuse Les Bronzés.

    Petite précision tant quej’y suis : il existe deux versions du film. La première (si j’en crois la qualité des effets spéciaux du coulage du bateau, plus réussis dans la deuxième) est plus longue d’environ un quart d’heure, essentiellement au début du film, avant la rencontre avec les autochtones. La deuxième est celle qui est (très rarement) passée la télé. Les deux sont magiques.

  3. ED Says:

    Hé oui, pendant un temps, j’ai eu toutes les chaînes Ciné. Cool, n’est-ce pas ?
    Seul inconvénient : comme je prenais souvent le film en cours, je le voyais par petits bouts. Avec un peu de chance la plus grande partie puis le début le jour suivant mais la plupart du temps, ça donnait : dernière demi-heure, une heure de plus le lendemain ou sur-lendemain, re-fin le jour d’après et enfin, le début… quand la diffusion n’était pas terminée avant.
    L’avantage de ce mode de visionnage : je connais certaines scènes absolument par coeur :D
    Tu comprends maintenant pourquoi certains films m’ont laissé une impression de… déj vu, jamais vu, pas tout compris, bizarre :D

    Pour ce qui est des bijoux tombés dans l’oubli, ils sont malheureusement légion puisque, bien évidemment, ils ne donnent lieu aucune suite ou remake (comme c’est le cas des Bronzés). Je ne sais même pas s’il existe encore la télé une séance “Ciné-club” comme dans les temps pour découvrir le cinéma étranger (non-américain).

  4. MonaLisa OD Says:

    Merci de m’avoir donner envie de revoir ce film. De plus j’ai eu la chance de me balader sur l’île
    où le film a été tourné qui n’est autre que Rhodes, et je dois avouer que les décorateurs n’ont pas eu
    faire grand chose sur ce tournage…

    Tout n’est pas perdu! Pour Jack Bauer qui vit Genève, le vidéoclub le mieux fourni du pays l’a
    en vo dans son stock! Par contre pour Nirvana, c’est une autre histoire, snif.

  5. Jack Bauer Says:

    ED : je suis totalement incapable de regarder un film par bribes, moins que je le connaise déj , ou que ce soit vraiment un truc léger et sans importance. Sinon, je suis assez radical : il m’arrive de renoncer voir un film parce que j’en ai raté les deux premières minutes.
    Pour ce qui est du bon cinéma non-étatsunien la télé, je dirais que c’est essentiellement vers Arte qu’il faut se tourner, ce d’autant plus qu’elle pratique beaucoup la VOST. Sinon, la Télévision suisse romande enterre le reste des chaînes publiques françaises, sur lesquelles on trouve quand même occasionnellement quelques perles.

    Mona : Merci du commentaire, mais tu m’as fait une fausse joie ! Oui, le vidéoclub en question possède le film en VO. Mais il s’agit de l’édition italienne, qui ne propose que des sous-titres italiens. Et moi, l’italien, même s’agissant d’un film que je connais par coeur… Je ne suis pas parvenu trouver une édition avec la VO et des sous-titres français, et je ne crois pas qu’elle existe.

  6. MonaLisa OD Says:

    Oh zut! Je suis désolée pour la fausse joie.
    ça m’apprendra pas lire le déscriptif jusqu’au bout…

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